TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 1er décembre 2004

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Maladie d’Alzheimer et conduite automobile... 
un casse-tête qui grossit !

Article de référence

Uc EY, Rizzo M, Anderson SW, Shi Q, Dawson JD, Driver route-following and safety errors in early Alzheimer disease. 
Neurology, septembre 2004 ; 63 : 832-7.

Judith Germain, MD, CCMF

Judith Germain, MD, CCMF

 

 

Objectif
Évaluer les erreurs touchant la navigation ou la sécurité de la conduite automobile associées à la maladie d’Alzheimer de stade léger. 

Conception
Étude d’observation transversale.

Contexte
Département de neurologie d’un centre hospitalier universitaire de l’Iowa, aux États-Unis.

Participants
Trente-deux sujets (27 hommes et 5 femmes d’un âge moyen de 76 ans) atteints de maladie d’Alzheimer (Folstein entre 18 et 30, moyenne 26,3) et détenant un permis de conduire valide ont été recrutés à partir du registre hospitalier. Étaient exclus les sujets atteints de problème médical ou psychiatrique aigu et ceux qui étaient atteints d’une maladie neurologique autre que la maladie d’Alzheimer. Les participants du groupe témoin (67 hommes et 69 femmes d’un âge moyen de 64 ans) étaient des volontaires de la communauté locale. La présence d’alcoolisme, de dépression, d’AVC, de problème vestibulaire et de maladie des transports excluait un éventuel candidat. 

Principales mesures de résultats
On a soumis tous les participants à une batterie de tests cognitifs et visuels. Différentes fonctions cérébrales étaient ainsi évaluées, soit la mémoire de travail, les mémoires verbale et non verbale, l’attention, la perception visuo-spatiale, l’habileté visuoconstructive et l’aisance (fluency) verbale. Les tests visuels mesuraient la vitesse de balayage visuel, l’attention divisée et l’attention sélective, la sensibilité aux contrastes, la perception tridimensionnelle et l’acuité (de près et de loin). On faisait faire un test sur route (45 minutes environ) dans une automobile à transmission automatique équipée de caméras et d’appareils de mesure cachés. Le trajet était divisé en petites portions d’environ 0,2 milles. On donnait des instructions (à gauche sur rue « x » puis à droite sur rue « y »...) que le chauffeur devait mémoriser puis suivre. On a noté les erreurs de conduite en les classant en trois catégories : virages incorrects, désorientation (sujet qui se perd) et conduite non sécuritaire. On a aussi fait un classement dit « secondaire » en distinguant erreurs d’apprentissage, d’attention/perception, de mémoire et durée du trajet.

Résultats
Les sujets atteints de maladie d’Alzheimer ont commis significativement plus d’erreurs que les sujets du groupe témoin (virages incorrects : 74 % vs 20 %, désorientation : 12 % vs 2 % et conduite non sécuritaire : 63 % vs 20 %. Ils ont également eu besoin de plus de répétitions pour apprendre les portions de trajet, ils ont mis plus de temps pour le terminer et ils ont fait davantage d’erreurs d’attention/perception et de mémoire. Les différences sont demeurées significatives après ajustement selon la connaissance antérieure de la région, l’âge, le sexe, l’acuité visuelle sauf celles concernant la désorientation et la mémoire.
La performance des participants atteints de maladie d’Alzheimer aux tests neuropsychologiques et aux tests visuels a aussi été significativement moindre. Certains tests sont corrélés avec une piètre performance globale sur la route, soit le UFOVTOT (attention visuelle), le BLOCKS (habiletés visuoconstructives) et le BVRT (mémoire non verbale). Trois tests prédisaient les erreurs concernant la conduite sécuritaire : AVLT-RECALL (mémoire verbale), le CS (perception visuelle) et le CFT-COPY (habiletés visuoconstructives). 

Conclusion
Les personnes atteintes de maladie d’Alzheimer de stade léger commettent plus d’erreurs de conduite que les personnes sans ce diagnostic lors d’un test routier faisant appel à la mémoire, à l’attention et à la perception. 

 

Tout le monde sait (et est même parfois fatigué de l’entendre !) que la population vieillit. Le nombre de conducteurs âgés de plus de 75 ans augmente : de 93 045 détenteurs de permis en 1995, le Québec est passé à 138 830 en 2000 après une augmentation graduelle chaque année 1. Or, les titulaires de permis doivent fournir un rapport médical à la SAAQ à l’âge de 75 ans, de 80 ans, puis tous les deux ans 2. Nous connaissons certaines failles du vieillissement pouvant nuire à la conduite automobile (ralentissement psychomoteur, diminution de l’acuité visuelle, de la vision périphérique et de la résistance à l’éblouissement). Mais qu’en est-il des troubles cognitifs ? Cette étude visait à évaluer si les malades atteints de maladie d’Alzheimer performaient moins bien à un test routier que des individus dits « normaux » et si des tests « papiers » pouvaient prédire le résultat d’un test sur route.Tel qu’en témoigne le résumé, les différences entre le groupe atteint de maladie d’Alzheimer et le groupe témoin sont énormes. Mais quelques erreurs méthodologiques pourraient expliquer ces différences. D’abord, la composition du groupe témoin : le grand nombre de personnes acceptant de se soumettre à un test de conduite sans y être contraintes avec la crainte de se faire dire que leur façon de conduire n’est pas sécuritaire est surprenante. Une seconde surprise a été de constater qu’aucun des 136 sujets dits « normaux » n’a eu de diagnostic de trouble cognitif malgré toute la batterie de tests administrés. Il faut dire que leur âge moyen (64 ans) n’est pas celui des malades (76 ans). Même si les auteurs ont ajusté leur analyse selon l’âge, ils ont comparé des tomates avec des patates ! Autre importante source de biais : jamais il n’est dit que l’évaluation des résultats du test sur route se faisait à l’insu du diagnostic cognitif du sujet. L’analyse individuelle de chacune des erreurs et des tests pris isolément est difficile à interpréter. Il s’agit de la première étude de ce type. Cette première étape est essentielle. Par ailleurs, pour le clinicien, il aurait été plus intéressant de faire un modèle prédictif global de la « dangerosité » à conduire incorporant tous les tests qui ont un potentiel prédictif. Cela dit, lorsqu’on réfléchit à l’aspect éthique de l’évaluation du conducteur âgé, bien des éléments doivent être pris en compte : conséquences sur l’estime de soi, sur la qualité de vie, sur l’implication des proches qui pourrait augmenter si la personne âgée perd son permis, etc. Or, tout patient dément ne perd pas forcément tout de suite sa capacité à conduire. Et il est illusoire de faire passer annuellement un test sur la route à nos patients « au cas où ». Avoir un accès à des tests périodiques sur papier tout au long du suivi faciliterait la tâche des médecins qui pourraient alors demander en temps opportun à la personne atteinte de passer un test sur route. À défaut de solution immédiate, cette étude nous donne au moins des perspectives pour l’avenir !

Références

  1. Journal Le Soleil, mardi 2 avril 2002, page A1, selon les chiffres de la SAAQ.
  2. Guide de l’évaluation médicale et optométrique des conducteurs au Québec, SAAQ, édition révisée 1999.

 

TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 1er décembre 2004