TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 25 août 2004

ligne_bleue.gif (915 octets)

Dépistage du cancer du col... sans col !

Article de référence

Sirovich BE, Welch HG. Cervical cancer screening among women without a cervix. 
JAMA, juin 2004 ; 291 : 2990-3.

Michel Labrecque, MD, Ph.D., FCMF

labrecque_michel.gif (14444 octets)

Michel Labrecque, MD, Ph.D., FCMF

 

 

Objectif
Déterminer la fréquence du dépistage du cancer du col utérin (test de Papanicolaou) de 1992 à 2002 chez les femmes américaines ayant subi une hystérectomie afin d’évaluer si la recommandation de bannir ce test chez ces femmes, qui a été émise en 1996 par l’US Preventive Services Task Force (USPSTF), a été respectée.

Conception
Étude descriptive (enquête).

Contexte
Les données ont été extraites de la banque de données du Behavioural Risk Factor Surveillance System (1992-2002). Elles ont été collectées lors d’enquêtes téléphoniques (par composition aléatoire) auprès de toute la population américaine adulte par les Centers for Disease Control and Prevention. Les données sur le moment, le type et l’indication de l’hystérectomie ont été obtenues grâce au recoupage de plusieurs banques de données : National In-patient Sample, National Hospital Discharge Survey et National Health Interview Survey. 

Participants 
Un échantillon représentatif (aléatoire) de femmes de 18 ans et plus ayant subi une hystérectomie pour chacune des années de l’enquête (1992-2002). L’échantillon total représentait 188 390 femmes.

Principales mesures de résultats 
La principale mesure de résultats a été, pour chaque année de l’étude, la proportion des femmes hystérectomisées qui ont affirmé avoir été soumises à un test de Papanicolaou au cours des trois années précédant l’enquête. Les proportions ont été ajustées en fonction de l’âge de la population féminine américaine de 2002. 

Résultats
Au total, 22 millions des femmes adultes américaines ont subi une hystérectomie, ce qui représente 21 % de la population adulte féminine du pays. La proportion de ces femmes qui ont affirmé avoir subi un test de Papanicolaou n’a pas changé au cours des 10 ans qu’a duré l’étude : 68,5 % en 1992 vs 69,1 % en 2002 (p = 0,22). En tenant compte des cytologies faites avant l’hystérectomie, de celles qui sont effectuées chez les femmes ayant subi une hystérectomie sans exérèse du col et de celles qui sont pratiquées chez des femmes ayant des antécédents de cancer du col, environ 10 millions de femmes, soit la moitié de toutes les femmes hystérectomisées, ont subi une cytologie inutile.

Conclusion
De nombreuses femmes américaines sont soumises à un test de Papanicolaou même si elles ne sont pas à risque de cancer du col utérin. Les recommandations de l’USPSTF sont méconnues ou ont été ignorées.

 

Faire le dépistage du cancer du col utérin lorsqu’il n’y a pas de col utérin ? C’est stupide, me direz-vous... Eh bien, cette étude montre que même si l’on tient compte des femmes chez qui une histoire de cancer du col pourrait exceptionnellement justifier un tel test, contre toute logique la moitié des femmes américaines hystérectomisées ont affirmé avoir subi un test de Papanicolaou malgré l’absence de col de l’utérus. Pourtant, en 1996, l’US Preventive Services Task Force avait émis une recommandation claire (recommandation D) à l’effet que, chez les femmes qui n’ont plus de col utérin, la cytologie effectuée sur le dôme vaginal est un test de dépistage inutile 1.
La qualité des données pourrait-elle expliquer cette observation insolite ? La méthodologie de l’étude est rigoureuse, mais on ne peut exclure les biais inhérents aux recherches fondées sur l’exploitation de banques de données. Ici, deux sources différentes ont été exploitées et mises en commun. D’une part, les chercheurs ont utilisé les résultats d’une enquête pour mesurer la fréquence du dépistage chez les femmes hystérectomisées. La sélection des participantes par composition téléphonique aléatoire (random-digit dialing) permet habituellement d’obtenir un échantillon représentatif de la population (qui a un téléphone, soit 95 % de la population). Notons que le taux de réponses a varié de 49 % à 71 % selon les années. Toutefois, l’ajustement État par État en fonction de plusieurs paramètres sociodémographiques obtenus par recensement a permis de maintenir la représentativité de l’échantillon. La fréquence du dépistage est issue des réponses des femmes à une seule question : « Est-ce que vous avez déjà subi un test de Papanicolaou ? » La validité de ce paramètre peut être mise en doute et une surestimation de la fréquence du dépistage (biais de désirabilité sociale) est bien possible. D’autre part, les chercheurs ont utilisé les données générales des banques de données hospitalières nationales pour estimer le nombre de cytologies « justifiées ». Il ne s’agit donc pas d’un recoupement nominal des résultats de l’enquête avec les données sur le moment, le type et l’indication de l’hystérectomie pour chaque femme. Pour pallier ce biais potentiel, les auteurs ont maximisé et probablement surestimé le nombre de femmes chez qui le dépistage aurait été justifié, faisant contrepoids aux résultats de l’enquête.
Les résultats de l’étude doivent donc être interprétés à la lumière de ces limites. Toutefois, la stabilité des estimations au cours de la décennie étudiée, l’ampleur des résultats (environ 50 % des femmes ont été dépistées sans justification) ainsi qu’une étude de dossiers publiée en 1998 et qui a montré que 58 % des femmes ayant subi une hystérectomie totale pour une affection bénigne avaient subi un dépistage du « pas de » col utérin à la suite de leur intervention chirurgicale 2 laissent penser qu’il existe une réelle déficience en la matière. Habitude fortement ancrée ou ignorance des recommandations fondées sur des données probantes ? Certains diront, à tort, qu’ils dépistent le cancer du vagin. Il n’y a aucune indication à rechercher cette affection rarissime qui, selon les auteurs de l’article, ne représente que 0,3 % des cancers chez la femme aux États-Unis et se classe après le cancer de la langue et de l’intestin grêle. Quelle que soit la raison de ces coups de spatules dans l’eau, il est dommage que le temps et l’argent gaspillés à les donner n’aient pas été utilisés à meilleur escient. Et dire qu’environ une Canadienne sur 10 qui a réellement besoin d’un dépistage n’y est pas soumise... 3
Il serait intéressant de faire une telle étude au Québec, où nous avons à notre disposition toutes les banques de données pour le faire. Mais est-il nécessaire de répéter cette recherche chez nous ? Aucun médecin ne fait ça ici...

Références

  1. U.S. Preventive Services Task Force Screening for Cervical Cancer : http://www.ahrq.gov/clinic/uspstf/uspscerv.htm
  2. Eaker ED, Vierkant RA, Konitzer KA, Remington PL. Cervical cancer screening among women with and without hysterectomies. Obstet Gynecol, 
    1998 ; 91(4) : 551-5. 
  3. Santé Canada. Centre de prévention et de contrôle des maladies chroniques. Cancer du col utérin : http://www.hc-sc.gc.ca/pphb-dgspsp/ccdpc-cpcmc/cc-ccu/facts_f.html

 

TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 25 août 2004