TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 3 mars 2004 |
![]()
![]()
|
Alain Naud, MD, CCMF, FCMF
|
|||||||
![]() |
![]() |
| Objectifs Évaluer les effets d’un supplément alimentaire à base de produits naturels sur l’intervalle QT corrigé (QTc) et sur la tension artérielle systolique (TAS). Conception Essai randomisé croisé à double insu avec groupe placebo. Contexte L’étude a eu lieu de janvier à mai 2003 à l’Université du Connecticut. Participants 15 volontaires en bonne santé ont commencé et terminé l’étude. L’âge moyen était de 26,7 ans, le poids moyen, de 72,7 kg et le groupe comptait 40 % de femmes. Intervention La cohorte de 15 volontaires, répartie en deux groupes, a reçu une dose unique de Metabolife 356 (M356) qui contient 19 ingrédients à base de plantes, dont de l’éphédra (12 mg) et de la caféine (40 mg) ou un placebo, avec administration croisée de l’autre substance après une période d’attente de sept jours. Principales mesures de résultats L’intervalle QTc maximal et la TAS à 1-3-5 heures après la prise du M356 ou du placebo. L’intervalle QTc a été calculé en utilisant la formule de Bazett, qui est la plus utilisée en clinique (QTc = QT/[RR]1/2). Résultats Les individus qui ont reçu le M356 ont eu un intervalle QTc maximal plus long que le placebo (en moyenne 419,4 ms [± 11,8] vs 396,1 ms [±15,7] ; p < 0,001). Ils ont été aussi plus enclins à avoir une augmentation de leur QTc d’au moins 30 ms comparativement au placebo (8 participants [53,3 %] vs 1 participant [6,7 %], RR : 2,67 ; IC 95 % : 1,40-5,10). La TAS a été plus élevée chez ceux recevant le M356 par rapport au placebo (moyenne de 123,5 mm Hg [±10,98] vs 118,9 mm Hg [±9,62] ; p = 0,009). Il n’y a pas eu de différence significative liée au sexe. Conclusion Le supplément alimentaire Metabolife 356, qui contient entre autres de l’éphédra et de la caféine, augmente l’intervalle QTc et la TAS. Comme le ou les ingrédients de ce supplément responsables de ces effets ne sont pas connus, on devrait prévenir les patients d’éviter ce supplément et ses équivalents jusqu’à ce que leur innocuité soit davantage étudiée. |
![]() |
![]() |
| Compte tenu de la prévalence toujours croissante de l’obésité et de l’accès à l’information par Internet, il n’est pas surprenant que les suppléments à base d’herbes visant à perdre du poids soient si populaires. On a évalué qu’aux États-Unis plus de trois milliards de doses de ces produits en vente libre sont écoulées chaque année, pour des recettes de 7 milliards $US. Et les gens en ingurgitent en se disant que si c’est à base d’herbes et en vente libre, c’est certainement inoffensif. Une étude réalisée en 2001 a montré que 7 % des Américains en général, 28,4 % du sous-groupe des jeunes obèses et 7,9 % des femmes de poids normal utilisaient des produits amaigrissants en vente libre 1. Le nom « éphédra » se rapporte à plusieurs espèces d’herbes qui poussent dans les régions désertiques. Elles sont une source végétale d’alcaloïdes comme l’éphédrine et la pseudoéphédrine, des amines sympathomimétiques apparentées aux amphétamines. L’éphédra se retrouve sous son nom chinois de Ma Huang, sous son nom latin d’Ephedra sinica ou encore sous le nom d’« épitonine ». Tous contiennent de l’éphédrine. L’éphédra est souvent associée à la caféine ou à d’autres stimulants et elle est vendue pour des propriétés de coupe-faim, d’augmentation du métabolisme et du niveau d’énergie ou pour ses effets sur la tolérance à l’exercice et la musculation. À la suite de nombreux signalements de réactions indésirables et de décès tant au Canada qu’aux États-Unis, Santé Canada a retiré en 2002 tous les produits contenant de l’éphédra en association avec la caféine ou autres stimulants et tous les produits contenant de l’éphédrine à dose unitaire supérieure à 8 mg. Les produits contenant de l’éphédrine seule vendus comme décongestionnants oraux et respectant les doses maximales (8 mg par dose, 32 mg par jour) continuent à être sur le marché. Pourquoi en parler, alors ? Parce que l’importation et la vente clandestine de ces produits sont encore très populaires, particulièrement dans les milieux comme les centres de conditionnement physique. Parce que les décongestionnants oraux peuvent être utilisés à des fins et à des doses inappropriées. Enfin et surtout parce que ces produits sont en vente libre chez nos voisins du Sud et qu’on peut très facilement s’en procurer par la poste. Le Metabolife 356 est le plus vendu et vous pouvez facilement l’acheter par Internet (40 $US pour 200 comprimés) et même aux enchères sur E-bay. Pour toutes ces raisons, Santé Canada continue donc à diffuser des mises en garde 2. Cette étude est méthodologiquement très bien faite. Par contre, une seule dose du produit ou du placebo était donnée aux volontaires, avec répétition en croisé sept jours plus tard (les sujets ayant reçu le placebo recevaient le produit actif la deuxième fois, alors que ceux ayant reçu le produit actif recevaient le placebo). Cette façon de faire correspond à une bien faible exposition au produit étudié pour permettre d’en déduire les effets. Cette limite rend ces produits encore plus inquiétants, car, si une seule dose permet d’augmenter l’intervalle QTc aussi fréquemment, que penser d’une prise régulière du produit ? De plus, pour des raisons de sécurité, on a étudié un groupe de jeunes volontaires en bonne santé et de poids normal. Les critères d’exclusion étaient très nombreux et bien détaillés, ce qui a éliminé 20 sujets du groupe initial de 35 volontaires. Qu’en serait-il de résultats chez des personnes âgées, multimédicamentées ou chez ceux qui sont ciblés par ces produits : obèses, hypertendus, diabétiques, inactifs ? Enfin, la plus faible dose en une seule prise a été évaluée. On sait que de nombreux produits, comme les antiarythmiques, ont un effet dose-dépendant sur l’augmentation de l’intervalle QTc. On n’a pas déterminé non plus lequel des ingrédients ou quelle association d’ingrédients était responsable de ces effets. Une étude antérieure avait montré que la caféine seule n’avait pas d’effet sur le QTc et que la TAS n’augmentait que trois heures après l’exposition chez les individus ne prenant jamais de café. Les effets ne sont donc probablement pas dus à la caféine seule. Plusieurs mesures secondaires de résultats ont été prises en considération, dont les effets secondaires du produit. Tous les patients recevant le M356 ont rapporté des effets secondaires (agitation, nausées, sensation de malaises), contre aucun de ceux qui prenaient le placebo. Une participante a fait une tachycardie sinusale (120 battements/ min) une heure après la prise du produit, qui a duré pendant les cinq heures de suivi post-dose pour se résorber une heure après la fin de la période d’observation, un autre a eu des ESV et un volontaire, un tremblement des mains. Quelque 53 % des participants de cette étude (n’oublions pas que ce sont des jeunes en bonne santé, sans facteurs de risque et ne prenant aucun médicament) ont vu leur intervalle QTc augmenter d’au moins 30 ms avec la prise de M356. Ce résultat est extrêmement préoccupant quand on sait que la FDA et Santé Canada ont retiré du marché le cisapride (Prepulsid®) et la terfenadine (Seldane®) à la suite des rapports d’arythmie et d’intervalles QTc prolongés de l’ordre de 13 ms à 17 ms sans interaction médicamenteuse concomitante et de 23 ms à 74 ms avec de telles interactions. Cette étude renforce donc l’importance de s’intéresser à ce que prennent nos patients, y compris les produits naturels, ces derniers n’étant pas nécessairement inoffensifs.
|
TIRÉ DE L'ACTUALITÉ MÉDICALE / 3 mars 2004 |